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Les jardins de papier d’Irène

La modestie et la discrétion étaient ses plus grands défauts. Aujourd’hui, c’est comme si les collages d’Irène Reymond avaient éparpillé leurs petits papiers dans le vent de l’oubli. Seule ou en groupe, elle a exposé pourtant, et dans des galeries (Jeanne Bucher à Paris, Numaga à Auvernier), des musées (le Louvre ou Saint-Etienne) et des salons (des Réalités et des Indépendants à Paris) qui comptent. Mais qui se souvient encore de la dame menue, souriante et frémissante qui partageait son temps entre Lucens, la bourgade de son enfance, et Paris où elle avait fait ses classes artistiques à l’Ecole des Beaux-Arts et à l’académie de la Grande-Chaumière sous la houlette d’André Lhote, Léger et Ranson? Et qui a encore en mémoire son œuvre à deux versants elle aussi: la peinture et le collage? Son nom perdure à travers la fondation qui le porte et les prix généreux qu’elle attribue aux jeunes artistes, mais il était grand temps que l’on redécouvre l’œuvre qui semble presque se cacher derrière eux.

Peinture ou collage? Le choix est vite fait, c’est à ses petits jardins de papier qu’Irène Reymond a donné le meilleur d’elle-même. Au pinceau, elle n’a jamais pu se déprendre tout à fait de l’influence d’André Lhote. Avec ses ciseaux et son tube de colle en revanche, elle a trouvé un ton qui n’appartient qu’à elle. C’est peut-être aussi pour cela que l’histoire s’est montrée injuste à son égard: dans une hiérarchie des arts parfaitement obsolète mais qui pesait encore de tout son poids (elle était née deux ans après le XXe siècle), le collage faisait figure de genre mineur par rapport à la peinture, quand bien même les plus grands lui avaient donné ses lettres de noblesse.

C’est donc avec ses papiers d’emballage ou de tapisserie, de journaux ou de magazines illustrés qu’Irène Reymond «peignait» le mieux. En découpant ou déchirant directement la forme dans la couleur, et en gardant le hasard pour complice et la nécessité plastique pour guide. Sur le mode intimiste, ses microcosmes de papier suscitent la rencontre étonnée de la concentration extrême et de l’improvisation impatiente, de la rigueur et la liberté, de la fraîcheur inventive et la composition savante. C’est sur le vif que l’aventure se cherchait et se trouvait, se reperdait, s’éparpillait et se reprenait en mains. Et dans des tonalités délicates et raffinées, mais sans mièvrerie aucune, qu’elle joue sa musique de chambre. Sous le signe de la grâce et de la poésie.

Françoise Jaunin